Destination : 104 , Faites des mères !


Buisson d'épines familiales



Je me souviens très bien : nous avions quatre ans. Elle était aussi blonde et joufflue dans sa robe traditionnelle styrienne que j’étais noire et maigre dans mes pantalons. On se voyait pour la première fois, on ne parlait pas la même langue, tout nous séparait. Ca avait mal commencé.



Elle m’avait dit, désignant du menton ma mère :

- Das ist meine Tante !

Je parlais peu le teuton, mais « tante », ça ressemble et je n’étais pas totalement idiote.

A quoi, j’avais répondu sur le ton de l’évidence absolue, avec un ton déjà agacé par l’incommensurable sottise de ma cousine :

- Mais non, c’est MA mère !

- Na (une façon assez peu élégante de dire « nein », n’est-ce pas ?), das ist MEINE Tante.

- Non, c’est MA mère !!!!



Je vous passe la suite des échanges, les possibilités dialectiques de la cousine étant pauvres à pleurer.



Je me souviens de ce coin de campagne autrichienne, verdoyant et calme, une vraie pub pour un prospectus d’agence de voyages. Feldbach : « le ruisseau des champs ! »

Et aussi du contraste entre le calme apparemment anodin de ce paysage et la rage qui m’habitait, devant l’intruse qui prétendait me piquer ma mère.



Je me rappelle très précisément le chemin à flanc de coteau sur lequel nous cheminions. Nous avions devancé les parents et notre dispute se déroulait hors de portée de leurs oreilles.



A un moment, j’ai aperçu la possibilité d’une solution définitive pour réduire à zéro l’argumentaire débile d’Eva : avisant en contrebas un très joli roncier d’un très beau gabarit, je n’ai fait ni une ni deux et l’ai précipitée, d’un geste bref et efficace dont je suis encore assez fière, cinquante ans plus tard, dans le roncier en question.



Je me souviens de ses cris, si grossiers, infiniment méprisables.



Je me souviens avec quel air angélique je suis retournée sur mes pas pour expliquer qu’Eva avait trébuché et se trouvait dans une situation qui me semblait réclamer une aide adulte. Les parents respectifs ont mis environ un quart d’heure à la tirer de ce mauvais pas et un « certain » temps pour la débarrasser de toutes les épines qui s’étaient fichées dans sa peau.



Je ne me souviens pas m’être fait gronder. Ca me semble maintenant curieux. Mon grand art, qui me vient de là, peut-être, de développer l’air innocent "numéro trois", celui qui marche à tous les coups ?



Je me souviens aussi que ma mère m’a raconté s’être disputée, dans sa tendre enfance, avec une fille, vaguement parente, qui prétendait que sa mère à elle était sa propre grand-mère.


Je me souviens combien ma mère riait en me citant leurs échanges verbaux : « Das ist meine Mama ! » ; « Nein, das ist MEINE Omi ! » et ainsi de suite.

Je me rappelle que, moi, ça ne m'avait pas fait rire.


Les souvenirs se superposent de telle façon que je ne parviens plus à déterminer si j’ai eu, un jour, cette dispute passionnante avec la cousine Eva. Mais, si elle n’a pas eu lieu, vous conviendrez qu’il manque les raisons profondes qui m’ont conduite à l’expédier dans les flèches acérées du roncier.



Je me souviens avoir commencé à évoquer cette histoire avec ma mère, il y a déjà quelques années. Elle m’a certifié ne jamais m’avoir amenée à Feldbach dans mon enfance. Je n’ai pas, non plus, de cousine autrichienne. Seulement un cousin, plus âgé que moi.



La mémoire est une drôle de chose.


Christine C.